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Prothèses, amputation, icônes pop et danse : quand le corps s’affiche, membre en moins

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Prothèses, amputation, icônes pop et danse : quand le corps s’affiche, membre en moins

Elle chante, elle danse, elle est aussi mannequin. Viktoria Modesta a des cheveux de jais, la frange symétrique, les traits fins et jolis, le corps mince et parfaitement proportionné. En lui jetant un coup d’oeil rapide, on aura tôt fait de la classer entre une Lady Gaga et une Katy Perry (ou encore Bettie Page). Un autre produit de la pop culture comme il s’en fait plein. Pourtant, la demoiselle apporte une nouveauté dans le paysage surchargé de nos icônes contemporaines : il s’agit de la première pop star amputée.

Il y a 8 ans, cette jeune femme qui en a maintenant 28, a décidé d’en finir avec les nombreuses opérations pour tenter de sauvegarder sa jambe gauche, abîmée depuis sa naissance par un médecin négligent. En 2000, en toute connaissance de cause, elle procède à l’amputation. Elle explique sa décision comme « la possibilité d’une nouvelle vie pleine d’expérimentations avec une identité qui exprime mieux ce qu’elle est véritablement et, aussi, l’adoption d’une certaine vision avant-gardiste. » Bien qu’elle ait commis quelque chansons et clips auparavant, la vidéo Prototype est vraiment celle qui l’a propulsée mondialement. Le clip été lancé en décembre dernier dans le cadre de la campagne promo « Born Risky » pour la chaîne britannique Channel 4.

« Forget what you know about disability », c’est ainsi que commence ce clip mettant en vedette la fameuse Viktoria Modesta. Celle qui s’autoproclame « femme bionique » y apparaît plus sexy que jamais, incarnant une sorte de pin-up futuriste (visuellement, les décors et les costumes rappelleront quelque chose du magnifique court métrage The Capsule) et clame haut et fort qu’elle est LE prototype.

« I’m progressive, not agressive » poursuit-elle avec son chant qui devient un véritable plaidoyer pour une nouvelle façon de voir son corps qu’elle décrit, entre autres, comme un assemblage de pièces « Assemble me, piece by piece ». La vidéo, extrêmement léchée, met en valeur sa chair, évidemment, mais surtout sa jambe gauche, toujours affublée de prothèses plus extravagantes les unes que les autres. D’ailleurs, Modesta est certainement l’une des seules artistes pop à pouvoir se vanter d’avoir fait la couverture d’un magazine comme Popular Mechanics. La revue propose d’ailleurs un article fort intéressant sur l’organisme The Alternative Limb Project qui a créé les prothèses en question.

Crédit : Ewelina Stechnij / Chilli Media Styliste : Joanna Hir Maquillage : Hadeel Tal

Crédit : Ewelina Stechnij / Chilli Media
Styliste : Joanna Hir
Maquillage : Hadeel Tal

« Some of us were born different. Some of us were born to take risks. »

Voilà le leitmotiv de la jeune femme qui n’est pas sans nous rappeler Lady Gaga et son fameux « Born This Way », véritable hymne martelé à coup de dance music. On se rappellera également que Gaga se plaît à rebaptiser ses fans les « little monsters ». Dans les deux cas, elles prônent un nouvel idéal de beauté et une acceptation de soi, malgré ce que les autres pensent et, surtout, malgré une apparence parfois non conforme.

La prothèse fait donc partie de l’univers des deux femmes : Lady Gaga utilise des prothèses faciales, entre autres (qui offrent une similitude troublante avec les explorations chirurgicales de l’artiste Orlan) alors que, dans le cas de Modesta, la prothèse est nécessaire pour sa mobilité, mais devient une composante du personnage. Dans un cas comme dans l’autre, on utilise cet élément comme objet de pouvoir. Pouvoir sur soi (prise de contrôle sur son corps en l’exposant, mais également en repoussant ses propres limites) et pouvoir sur l’autre (comme arme de séduction, mais également arme de dissension et de révolte). Chez les deux pop stars, il y a ce désir de mener une rébellion envers les normes et questionner ce qui est accepté et acceptable. L’artiste devient alors icône, symbole de à la fois de sédition et d’adoration.

Une véritable révolution?

S'ancrer dans la Suspension show 6 Crédit : Yan Lassalle Interprète : Marie-Hélène Bellavance

S’ancrer dans la Suspension show 6
Crédit : Yan Lassalle
Interprète : Marie-Hélène Bellavance

Oui, Modesta surprend et détonne avec Prototype (notons que la vidéo est devenue virale après avoir été placée pendant la finale du méga succès télévisuel The X Factor en Angleterre), mais on pourra aussi lui reprocher de tomber à pieds joints dans les clichés de la pop. Et, également, de passer un message plutôt ambigu.

D’une part, on peut voir son geste comme l’embodiment d’une sensualité, une sexualité, voire une érotisation de sa personne, en faisant de ce handicap une force plutôt qu’une faiblesse. Pour preuve ses flamboyantes prothèses. En fait, on sexualise même son membre absent, en mettant l’accent sur la prothèse, proposant du même coup une forme de libération totale et d’acceptation sans tabous.

Mais, il y a un certain danger de tomber dans la fétichisation de l’amputation. Le message porté par Modesta peut être ambigu et c’est d’ailleurs ce que pointe Jeff Preston, spécialiste des médias (et lui-même atteint d’une maladie congénitale qui le laisse aux prises avec des handicaps très lourds).

« Le problème, dit-il, c’est que la vedette de ce clip n’est, en aucun cas, Viktoria Modesta, mais plutôt sa prothèse. Le spectateur est amené à la regarder sous tous les angles comme un voyeur, alors que la seule scène où Modesta apparaît sans prothèse nous la montre vulnérable et entretient le tabou face à son membre amputé. » (traduction libre)

Du côté du magazine Vigilant Citizen, on affirme que le message de la jeune femme, soit celui de prendre le pouvoir et de s’affranchir, sonne faux puisque le clip en question démontre tout l’inverse : elle ne serait qu’une marionnette avec qui on fait ce que l’on veut. D’ailleurs, la dernière partie du clip Prototype – où elle apparaît suspendue dans les airs et attachée par des ficelles avec une prothèse extrêmement pointue qui perce un sol fait de glace – nous questionnera justement sur cette image d’automate…

Intéressant, surtout quand on sait que du côté de l’agence qui a propulsé le fameux clip, on affirme que « les pop stars, de nos jours, sont incroyablement ternes et manufacturées ».

France Geoffroy et Martine Lusignan Crédit : Véro Boncompagni

France Geoffroy et Martine Lusignan
Crédit : Véro Boncompagni

La manufacture. La production en série. N’est-ce pas justement le cas avec Viktoria Modesta qui affirme elle-même être un prototype monté de toutes pièces? Somme toute et bien que le clip  soit impressionnant, il s’agit d’une vedette pop tout à fait dans la lignée de ce qui se fait déjà. En fait, on en oublie presque la chanson (pas mauvaise, mais certainement pas révolutionnaire comme l’entend l’intro de la vidéo, où l’on voit apparaître les mots « A new kind of pop artist ») tellement l’artifice est présent et tellement on mise sur son handicap. La difficulté de se mouvoir est pourtant bien réelle – elle danse toujours accompagnée et soutenue par d’autres interprètes – même si on la voit marcher fièrement, dans des séquences filmées – on le remarquera – toujours très courtes.

Poussons plus loin la réflexion en évoquant les références possibles au BIID* (le Body Identity Integrity Disorder est un désordre d’ordre psychologique qui laisse la personne avec le sentiment profond qu’elle serait plus heureuse avec un membre – pourtant fonctionnel – amputé). Le message que passe Modesta est celui d’une vie meilleure et d’une plus grande liberté avec un membre en moins. Dans son cas, c’est une décision mûrie due à des complications médicales et cela lui procure effectivement un sentiment de bien-être. Mais, et son clip le sous-entend, il ne faut pas tomber dans la prescription. Prototype montre des adeptes de la demoiselle qui se font tatouer ou dessine son logo, symbole de dissidence, et on laisse entrevoir la possible adoption de son handicap. Un handicap vu comme une libération. Trouble affirmation, s’il en est une.

Il n’y a pas d’équivalent à une Viktoria Modesta au Québec, mais d’autres artistes franchissent des limites corporelles de façon aussi, et sinon plus, audacieuses. Et pas nécessairement par choix. À ce sujet, Le Devoir a fait un article fort intéressant en 2009 sur la question : « Danser, morceaux en moins ». On y présente des artistes comme Jacques Poulin-Denis, France Geoffroy ou encore Sarah Hanley. Accident, maladie, amputation, tétraplégie, ces artistes ont continué la danse professionnelle malgré tout. Sans y aller d’une apologie de ce qui leur sert de support à la mobilité (prothèse, chaise roulante, etc.), ils ont plutôt appris à faire avec et à créer un art sensible qui utilise l’imperfection (pas dans un sens esthétique, mais bien de capacité physique) et les failles du corps. Côté marginalité, on a là des exemples, à mon sens, beaucoup plus parlants et, quelque part, sains. Aucun de ces artistes ne prétend être surhumain ou « bionique », au contraire. Ce qu’ils montrent, c’est l’être humain dans toute sa vulnérabilité, mais aussi sa force et sa résilience.

David Le Breton disait dans L’Adieu au corps : « Le corps est devenu un objet à disposition sur lequel agir afin de l’améliorer, une matière première où se dilue l’identité personnelle et non plus une racine identitaire de l’homme. »

En ce sens, on peut voir la démarche de Modesta comme une volonté de construction de soi. Orlan l’a expérimenté dès le début des années 70 et a proposé une certaine radicalisation des moyens en entamant une série de chirurgies artistiques vers 90. De nos jours, ces actions seraient plutôt banales. Peut-être que Modesta est la pionnière d’une tangente à venir? L’avenir nous le dira. Pour l’instant, reste que l’on peut questionner sa démarche, inégale peut-être, mais qui réfléchit le corps dans une ère où ce dernier est plus que jamais à la fois glorifié et complètement effacé (ou, peut-être, reprogrammé.) Une réflexion à suivre.

* Le BIID sera l’objet d’un autre article à venir.


Quelques lectures intéressantes :

Différente – Sarah Lövestam

Machine Man – Max Barry

L’adieu au corps – David Le Breton

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