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Female masking : dans l’intimité des poupées sexuelles vivantes

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<em>Female masking</em> : dans l’intimité des poupées sexuelles vivantes

Note : Peu de recherches semblent avoir été faites jusqu’à maintenant sur le sujet. Les miennes (nombreuses) sur le web et dans la littérature existante concernant le travestissement ou encore les sexualités atypiques, ainsi que l’impossibilité d’obtenir des réponses de la part des chercheurs contactés (ils n’étaient pas en mesure de donner des informations sur le sujet) semblent confirmer qu’il s’agit là d’un terrain encore très peu défriché. Par conséquent, ce texte sera donc surtout présentatif et sur le mode de la réflexion ouverte.

Poupée gonflable 3.0

Le fantasme de la poupée gonflable[1] ne date pas d’hier. On estime que l’objet existait déjà au 17e siècle. On l’appelait à ce moment « dame de voyage » et il servait d’exutoire sexuel aux marins qui partaient en mer pendant des mois. Les versions de la poupée gonflable ont beaucoup évolué avec les époques, pour passer d’un amalgame de tissus rappelant la forme humaine, au modèle gonflable qui lui a légué son nom jusqu’aux créations actuelles, faites de silicone, et troublantes de réalisme.

Crédit : <a href="http://www.dollstory.eu/dollstory.aspx?code=mia-harley">DollStory.eu</a>

Crédit : DollStory.eu

Quand on parle de réalisme, c’est à ce point-là : « [… ]bientôt la peau sera chauffée, on pourra sentir le cœur battre, voir les paupières se fermer ou encore simuler un effet de respiration. » confirmaient les propriétaires de la compagnie Doll Story en France au Paris Match en novembre dernier[2]. La poupée devient de plus en plus sophistiquée et proche d’un réel être humain, mais elle ne sert pas juste d’objet sexuel. Elle devient, à l’occasion, une présence et une compagne pour celui (c’est une majorité d’hommes qui achètent) qui l’utilise. La photographe Benita Marcussen a d’ailleurs illustré cette relation singulière entre les propriétaires – des hommes matures pour la plupart – et leurs poupées, dans une série photos intitulée Men & Dolls. Une autre photographe, Stacy Leigh, a mis en scène des poupées dans un contexte réaliste. Le tout donne un résultat mystifiant.

Crédit : <a href="http://www.stacytheartist.com/project-2/lahyslj0q6pgjv8xniv9ryy5lh3kqe">Stacy Leigh</a>

Crédit : Stacy Leigh

On le constate, la relation avec la poupée sexuelle n’est pas si simple. Et à cela s’ajoute une nouvelle tendance qui émerge depuis quelques années : le female masking.

Female Masking

Crédit : Channel 4

Crédit : Channel 4

Cette pratique est encore méconnue et la communauté qui en est adepte demeure discrète. Selon l’un des plus anciens « maskers » – c’est aussi le terme utilisé pour les nommer – il y aurait pourtant des inités depuis…les années 30[3]! On les appelle autant female maskers, maskers, rubber dolls ou encore living dolls. Peu d’informations sont disponibles à leur propos, sinon quelques sites web ici et  (entre autres, pour vendre des produits), des forums et des articles parus majoritairement l’an dernier après le premier épisode d’une série spéciale à Channel 4, intitulée The Secrets Lives of the Living Dolls (depuis, sa diffusion a été stoppé, sans raison apparente).

Le reportage présente des « maskers », des hommes, pour la plupart mariés et hétérosexuels, qui s’habillent en poupées sexuelles à l’aide de combinaisons de silicone très élaborées. Ces « peaux » ou même parfois des parties de corps – des prothèses pour faire les seins ou encore les parties génitales – s’achètent sur le web. La compagnie Femskin, par exemple, offre un amalgame de produits du genre et  comptait, en juillet 2014, plus de 400 000 clients à travers le monde[4].

Crédit : <a href="http://www.femskin.com/femskin.htm">FemSkin.com</a>

Crédit : FemSkin.com

Crédit : <a href="http://www.femskin.com/femskin.htm">FemSkin.com</a>

Crédit : FemSkin.com

La plupart ne pratiquent pas le female masking en public, mais plutôt dans le secret de leur intimité ou encore avec leurs proches et/ou certains groupes spécifiques. Certains le font par excitation sexuelle, d’autres, par envie d’explorer une autre facette d’eux-mêmes ou parce qu’ils se sentent bien dans ce contexte. On y découvre un univers singulier dont les tenants et aboutissants sont loin d’être limpides. Ce qu’on sait, c’est qu’une majorité d’hommes le pratique, mais il y a également des femmes.

Faire de soi une poupée : living dolls, kigurumis et dollers

Crédit : Laurie Simmons Brunette/Red Dress/Standing Corner, 2014, Pigment print, 70 × 48 inches (178 × 122 cm)

Dans son exposition Kigurumis, dollers and How We See,  la photographe Laurie Simmons  s’intéresse à ces sous-cultures.

L’acte de se transformer en poupée est une pratique que l’on voit de plus en plus fréquemment dans plusieurs sous-cultures. Il y a d’abord ces jeunes femmes, appelées « livings dolls[5]« , carrément des « poupées vivantes ». On pensera à Valéria Lukyanova, cette Ukrainienne qui a décidé d’incarner une véritable Barbie. Ou encore la jeune Venus Angelic qui fait un tabac sur YouTube (à voir aux Francs-Tireurs, une entrevue avec la demoiselle et sa mère) On peut aussi évoquer les kigurumi, également appelés anime kigurumi ou encore dollers. Ce sont des gens qui se costument en mangas à forme humaine, souvent des jeunes filles au look d’écolière. La plupart de ces personnages sont issus de la culture populaire, et entre autres popularisés via la J-Pop (Japanese Pop) qui connaît un énorme succès. Aux dollers se mélangent parfois les cosplayers. Par contre, il faut souligner que chacune des modes nommées possède ses propres codes. Il en va de même pour le « female masking ».

Ce qu’elles ont en commun? Le fait d’être une communauté marginale surtout active sur YouTube, à travers des forums (comme DollsPride.com[6]) ou encore des événements (pour les female maskers, il y a le Rubber Doll World Rendez-vous).

Objectification, fétichisme et BDSM

Crédit : <a href="http://www.dailymail.co.uk/femail/article-2565884/The-men-masks-The-peculiar-world-female-masking.html#ixzz3SLKsG0nJ">maskon.com</a>

Une forme humaine que l’on habille, maquille, coiffe. Un être inanimé qui n’a pas de volonté propre sinon celle de sa ou son propriétaire : la poupée est un objet dont on dispose. Sans affirmer que l’un découle de l’autre (et bien que le Rubber Doll Rendez-vous propose une définition qui évoque clairement cet aspect), l’univers des maskers trouve des échos importants dans celui du BDSM (Bondage/Discipline ou Domination et Soumission/Sadisme/Masochisme). Par son esthétique qui comprend l’utilisation de latex et matières synthétiques, par ses jeux de rôle, dans ce cas le fait d’incarner une poupée sexuelle, et aussi par l’aspect répressif de la pratique.

Les female maskers, en enfilant combinaison et masque, s’approprient du même coup cet état d’objet. Le latex leur colle à la peau, affinant la silhouette, compressant le corps. Le masque devient un nouveau visage au regard fixe et aux traits inexpressifs. L’élocution est altérée (et par le fait même, la respiration), car la bouche est obstruée par le port du masque, et le costume de latex fait suer le corps. Les mouvements sont également différents, plus figés, affectés. Il y a donc un côté contraignant, mais qui semble bonifier l’expérience vécue.

On pourra également retrouver certains aspects du fétichisme, puisque, parmi les maskers, plusieurs ressentent une excitation véritable autour de l’objet qui se traduit en deux volets : dans un premier temps, il y a l’action (et le besoin) d’enfiler le costume et, dans un deuxième temps, il y a cette version d’eux-mêmes objectifiée dans le rôle de la poupée.

Transexualisme, dysphorie de genre, travestissement/cross-dressing

Plusieurs hommes affirment que, lorsqu’ils pratiquent le female masking, ils se sentent eux-mêmes ou du moins ils se réconcilient avec une partie d’eux qu’ils cachaient et qui peut enfin sortir au grand jour. On peut alors se poser la question : y’a-t-il un lien à faire avec le transexualisme et/ou la dysphorie de genre? Difficile de répondre à ceci, car chaque cas est différent. On peut tout de même constater que la majorité d’entre eux[7] semble trouver une satisfaction profonde et complète dans le « simple » fait d’incarner la poupée. Il ne s’agirait donc pas d’une volonté de changement de sexe causée par la nécessité de se retrouver avec l’identité sexuelle qui lui correspond, mais bien de vivre l’expérience temporaire de simuler le corps féminin à travers son propre corps masculin. Mais rien n’empêche que certains d’entres eux franchissent peut-être le pas.

Crédit : <a href="http://www.thedailybeast.com/articles/2014/01/07/the-secret-world-of-men-who-dress-like-dolls.html">Robert Sherry</a>

Crédit photo: Robert Sherry

On pourrait voir un parallèle avec le monde des « drag queens » ou « personnificateurs féminins ». Pour avoir personnellement frayé dans cet univers pendant environ 2 ans (à Québec surtout), je constate une similitude dans la figure maternelle, le rôle de matriarche. Il semble que, dans le fonctionnement de ces groupes, il y ait des « initiateurs » qui aident et inspirent les plus récents membres en leur apportant conseils et en les guidant, comme le montre cette entrevue dans The Atlantic avec Kerry, masker depuis 37 ans, considérée comme la matriarche non-officielle de la scène par plusieurs membres. L’autre ressemblance se trouve évidemment au niveau du travestissement et de l’aspect « mise en scène » des costumes, maquillages et accessoires qui s’agencent à la personnalité du personnage créé. Le côté caricatural de la poupée ainsi que le jeu avec les caractéristiques physiques souvent surdimensionnées (seins, fesses, hanches, lèvres, etc.) ramènent toujours de l’avant la notion de costume et, surtout, de factice. C’est l’être fantasmé, la persona créée afin de vivre au maximum et sans tabous.

On fait aussi référence au terme cross-dressing, soit le port de vêtements et d’accessoires habituellement utilisés par le sexe opposé (homme ou femme) au sein d’un certain groupe social.  Cette appellation se regroupe également sous la définition de travestissement.

En conclusion

Le monde des females maskers est complexe, fascinant et, on peut le constater, touche à des facettes aussi nombreuses que diversifiées de l’identité sexuelle. Ceci est donc une amorce de réflexion, une présentation de cet univers bien particulier, une exploration de cette pratique aux multiples ramifications. Il faut le dire, bien des questions restent en suspend. Par exemple, y’a-t-il une communauté de maskers à Montréal? Puisque les maskers se plaisent dans leur propre contemplation, faut-il y voir une forme de narcissisme? Lorsqu’il y a excitation sexuelle dans la pratique, peut-on considérer cela comme une forme de masturbation plus élaborée ou parle-t-on ici de relation sexuelle puisqu’il y a, en quelque sorte, présence d’une « autre » personne? Beaucoup d’interrogations que je tenterai d’explorer dans l’avenir.


D’ici là, quelques liens à consulter :

The men behind the masks: The hidden world of the men who practice ‘female masking’.

Le magazine Vogue a fait une campagne promotionnelle qui met en vedette des masques utilisés dans le female masking.

Un article (malheureusement un peu sur le ton du freak show) qui propose des images et faits intéressants sur le sujet.

Rencontre avec un homme qui pratique le female masking.

The Secret World of Men Who Dressed Like Dolls.


[1] Petite histoire des poupées gonflables

[2] Love Dolls. Poupées gonflables du 20e sièce: une vraie compagne

[3] What Men Find Behind Female Masks

[4] Meet creator of bizarre rubber female body suits that let men live as plastic dolls

[5] Les poupées vivantes d’internet

[6] Le site DollsPride.com compte environ 10 000 membres actifs

[7] The men behind the masks: The hidden world of the men who practice ‘female masking’

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