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Se payer le luxe d’une opinion

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Se payer le luxe d’une opinion

Il y a quelques jours j’ai écrit ce statut:

«Éviter de donner son opinion sur les réseaux sociaux est un luxe qu’on devrait se payer plus souvent.»

Je ne voulais pas signifier par là qu’on devrait arrêter de débattre, ni que certains internautes devraient se tenir loin de leur clavier pour éviter à nos yeux les sandwichs d’imbécilités qui s’empilent parfois sous des liens et des photos. Le luxe, c’est le temps et l’espace mental qu’on hypothèque pour formuler une pensée (opinion, gag, insulte, etc.), la lancer dans l’espace public, la comparer à celles des autres et suivre son évolution dans l’espace-temps du web.

Je connais très peu de gens qui vont écrire un statut et ne regarder les commentaires que le lendemain. Quand on choisit de prendre part à une discussion sur le web, le cerveau nous commande sans cesse de retourner se tenir au courant des développements. Qui a liké, retweeté, approuvé, bitché, répondu avec un lien qu’on est invité à consulter? Parfois on quitte l’écran, on fait autre chose, mais on travaille encore mentalement à trouver la phrase la plus percutante à ajouter, puis on retourne au clavier. Si on se lance dans une discussion prenante avant d’aller dormir, il y bien des chances que l’heure de tombée soit repoussée. Ça me fait toujours rire quand quelqu’un au centre d’une controverse lance un «je m’en fous, bonne nuit» et revient ajouter du sien quinze minutes plus tard.

Quand on balance une vidéo, un article, ou une photo susceptible de réveiller les passions, c’est comme mettre une casserole sur le feu. On n’a pas le choix de retourner vérifier la cuisson. Et plus ça risque de s’enflammer, plus il faut surveiller, brasser la sauce aux deux minutes et ajouter des ingrédients. Ta recette a finalement accaparé toute ta journée.

Plus récemment, je me suis mis à rédiger des statuts pour ensuite les effacer, ou les conserver dans un document sur mon ordinateur, juste parce que j’anticipe les réactions et que j’ai pas le goût de les gérer. Je préfère ne rien écrire du tout pour garder ma tête moins encombrée. Même chose pour les commentaires et messages privés parfois virulents que j’étais sur le point d’envoyer. Backspace, soupir de frustration, puis soupir de soulagement. On a l’impression qu’aller planter quelqu’un va nous faire du bien, mais finalement l’esprit est occupé par l’attente d’une réponse, ou par le regret d’avoir mal formulé l’insulte. Finalement le «mauvais sort» qu’on envoie à un adversaire sur le web nous enlève le double de l’énergie qu’on voulait lui faire perdre.

La communication sur les réseaux sociaux est devenue indispensable pour plusieurs, mais j’ai l’impression que certaines notions d’efficience ne sont pas encore pleinement intégrées dans nos habitudes. Combien de fois on s’est rendu compte que régler une dispute en conversation privée sur le web compliquait les choses parce que le non-verbal était absent, ou qu’un simple coup de téléphone pour organiser une soirée aurait été 10X plus rapide que la série de texto pour essayer de se donner un point de rendez-vous. Ça a l’air évident, mais on se fait encore prendre au jeu et on échoue dans notre gestion du temps.

Ceux qui me suivent depuis un moment sur le web ont sûrement vu passer ma vidéo «les statuts de rhume en chanson». J’adore me pencher excessivement sur ce qui est futile et un exercice que j’aime faire, c’est prendre à la volée un commentaire, que je choisis relativement bien développé (mais pas nécessairement bien articulé), sur un fil de discussion quelconque, disons un lien de la page TVA Nouvelles, et là, réfléchir profondément aux motivations de la personne derrière le clavier. Veut-elle attirer l’attention ou écrit-elle juste pour satisfaire son besoin de s’exprimer? Le sait-elle que ça passe probablement dans le beurre? A-t-elle passé la journée à copy/paster la même chose, a-t-elle retardé un évènement à son horaire pour rédiger ce commentaire?

Je suppose que c’est un besoin d’affirmation identitaire, de prendre une place parmi les autres qui pousse monsieur madame tout-le-monde à rabaisser le caquet à un pas-fin, à tempérer la discussion, scander au ras-le-bol, pousser son anecdote et glisser sa petite joke plate. C’est une petite prise de pouvoir symbolique et éphémère, qui ne rapporte ni d’argent ni bonheur.

Évidemment je n’écarte pas que pour certains, le web est un champ de bataille où s’affrontent citoyens, politiciens, activistes et désinformateurs qui cherchent en temps réel à influencer l’opinion publique en affirmant valeurs et opinions et en alignant des faits. Les effets des interventions demeurent toutefois difficiles à mesurer, et l’internaute engagé qui se couche après une journée entière au clavier évite habituellement de réexaminer en détails le fil de ses interventions,  souvent déjà périmées et oubliées. On ne cherche pas à questionner l’énergie qu’on a pu déployer à s’obstiner ou blaguer, par rapport aux bénéfices réels obtenus, au risque de faire face à un examen de conscience pas toujours reluisant.

Depuis quelques semaines, j’ai commencé à me réserver des plages horaires plus définies pour jouer à Facebook, sinon ça finit pu: toujours une autre idée de meme à aller poster, le fil de nouvelles à rafraîchir, des nouveaux articles à lire, un autre onglet de plus qui va rejoindre les 15 autres onglets ouverts. C’est pas mêlant, c’est rendu que je considère la lecture d’onglets ouverts comme une forme de ménage à abattre. Je commence toujours par les articles les plus courts, question de fermer ces onglets plus rapidement pour que la tâche me semble moins lourde, mais c’est peine perdue, je me décourage une fois que je m’attaque aux longs textes. Je dois prendre une pause pour retrouver ma concentration.

En fait c’est pas tant l’idée d’une plage horaire, que d’une interdiction d’aller sur mon cellulaire ou sur le web pour un temps donné, à moins d’une urgence. Autant la participation à des fils de discussions que l’exposition à des liens intéressants vient gruger du temps de luxe.

Suivre l’actualité en direct est un sport mental que j’adore, mais je dois me résigner: y’a des jours où je dois être catégorique avec moi-même et me dire «aujourd’hui, s’il se passe de quoi, ben mon Mathieu, désolé, tu le manques, tu feras un update demain!». Mes tableaux avancent plus vite ces jours-là et y’a moins de traînerie dans mon appartement.

Et voilà, cet article est publié. Si je me donne trois heures avant de retourner voir combien de fois il a été partagé et liké, est-ce que c’est un signe de sagesse, ou suis-je encore trop obsessif? Et si ces trois heures étaient trois heures de trop, parce qu’une insulte à mon égard crame sur le feu, sans que j’y sois pour tenter de réduire l’intensité en modérant ou en répliquant!  Pendant combien de temps suis-je prêt à quitter l’écran, en paix, sans craindre que ne se calcine ma réputation web!?

C’est probablement parce que je pense trop que j’évite souvent de donner mon opinion sur le web.

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